Les volontaires catalans de 14 – 18  

 

Belloy-en-Santerre, petit village de Picardie possède deux grands rues autour desquelles s’articule toute la commune. Une porte le nom de Barcelone, l’autre de Catalogne. C’est là qu’eut lieu l’une des plus terrible bataille de la première guerre mondiale. Les volontaires catalans montèrent des dizaines de fois à l’assaut et luttèrent comme des lions. Le village fut entièrement détruit. C’est ici que Camil Campana, créateur de la revue des tranchées en langue catalane : « La Trinxera » trouvera la mort parmi ses camarades. Son régiment, le troisième bataillon de Marche de la légion étrangère perdra la moitié de ses effectifs. Pour rebâtir entièrement Belloy-en-Santerre, la mairie de Barcelona offrira un demi-million de francs.

 

Mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ?

 

L’Espagne a su rester neutre pendant ce conflit, même si chacun sait que ses sympathies penchent plutôt pour la triple alliance allemande. L’Europe en guerre manque de tout et achète à profusion. Une aubaine, la Catalogne , seule région industrielle de la péninsule a tout à vendre. Les usines tournent à plein régime, des fortunes se bâtissent en quelques mois. Pourquoi plusieurs milliers de jeunes catalans du sud vont-ils laisser une Catalogne en plein essor économique pour rejoindre volontairement l’enfer des tranchées ?

 

16 000 ?

 

La revue roussillonnaise « Muntanyes Regalades » compte 16 000 catalans tous engagés volontaires, une évaluation totalisant nord et sud de la Catalogne , Valencia et Baléares comprises. Le député Emmanuel Brousse, popularisera cette estimation exagérée, lors d’un discours-hommage au parlement français. Propriétaire de l’Indépendant, pan catalaniste reconnu, autant qu’engagé auprès des services secrets français, Brousse sera toujours en première ligne, soutenant toute action destinée à convaincre un maximum de sud catalans à s’engager aux côtés de la France. Lors d’une réception à Barcelone, il manifestera un peu trop son enthousiasme devant l’ambassadeur de France. Lui donnant congé, notre député souhaitera rien moins que de le rencontrer prochainement dans une « République Catalane ». La susceptible monarchie espagnole lui interdira le territoire national.

 

Pourquoi des volontaires catalans ?

 

Les Républicains catalans sont alors très francophiles, un de leurs hymnes préféré est La Marseillaise , qu’ils chantent en catalan. Leur but, se battre du côté de la Triple Entente sous les couleurs de la France. Leur espoir, une fois le conflit terminé, qu’une Société des Nations reconnaissante aide la Catalogne à devenir indépendante. Une chimère ? Certes, vue du XXIe siècle, mais qui était dans l’air du temps au cœur d’un agité monde occidental. Woodrow Wilson, président des États-Unis venait de réclamer l’indépendance des peuples colonisés. Les revues catalanistes pleines d’espoir popularisent cette déclaration universelle. Les Casals Catalans, présents dans chaque ville et village, invitent à des conférences très courues, qui finissent par séduire les plus aventuriers ou les plus idéalistes des jeunes catalans. Les uns traversent alors la frontière clandestinement. D’autres sont déjà réfugiés en France, ils ont fuit l’enrôlement obligatoire pour la guerre du Maroc. D’autres encore ont quitté précipitamment le Principat après avoir participé aux incendies de couvents pendant la SetmanaTràgica , une Semaine Tragique qui embrasa Barcelone du 26 juillet et le 2 août 1909. Leur dossier militaire précise : «  EngagéVictime de répression politique ».

 

Après la guerre, le désespoir

 

Un des promoteurs du projet des volontaires catalans est le grand catalaniste et docteur Joan Solé i Pla. Avec des «  Marraines de guerre », il organise l’envoi de lettres et de colis aux soldats catalans. Il a ainsi pu réunir 900 noms et adresses militaires de volontaires. Il a conservé la correspondance d’une quarantaine d’entre eux. Toutes les lettres font preuve d’un catalanisme et d’un indépendantisme fervents, certaines sont de véritables cris de désespoir, la plupart sont la réunion des deux : «  Ici, la nuit, le ciel est rouge, les temps sont émouvants. Mais dans le cœur niche l’espoir et dans nos songes, il y a la Catalogne. Reverrons-nous la terre de nos amours ? Il est impossible d’attendre la moindre réponse, mais devant cette énigme, nous ne devons pas être effrayés, car nous savons que le sang que généreusement nous versons pour la noble et héroïque France servira pour arroser les fruits qui doivent nous amener la liberté de notre patrie ! ». Un rêve sans lendemain que l’écrivain de la Costa Brava , Josep Pla, résume en quelques mots : «  La fin de la guerre sera pour les Catalans … une des plus fortes crises d’illusions perdues que l’espèce humaine a souffert …  la désillusion fut abyssale ». Le jour de la victoire, lorsque les rescapés catalans enverront une délégation auprès de Clémenceau afin de lui demander l’honneur de défiler sous les couleurs catalanes, le Tigre lèvera tout juste les yeux de son bureau et d’un revers de main méprisant les renverra en disant : « Pas d’histoire ».

La guerre terminée, le premier problème de la France redevient la conservation de ses colonies. L’Espagne est alors une alliée primordiale qui occupe la partie nord du Maroc et la République Française est en charge du tout le sud. Pas question d’affaiblir une déjà débile armée espagnole pour satisfaire les velléités sécessionnistes de « régionalistes » catalans.

 

Un sacrifice inutile ?

 

Francesc Macià, ancien militaire espagnol devenu indépendantiste, prononcera son premier discours séparatiste, six jours avant la fin de la guerre de 14-18, le rêve des volontaires y est encore et toujours présent : «  Moi, je ne vous dirais qu’une chose, nous désirons former une nation catalane libre et indépendante, afin que cette nation catalane puisse assister à la Ligue des Nations et apporter là-bas notre civilisation et notre culture ». Le 2 août 1931, le statut d’autonomie de la Catalogne est approuvé par 98% des mairies catalanes puis confirmé par 76% des votes de la population. Le 2 décembre 32, Francesc Macià devient le 123e président de la Generalitat de Catalogne avec une majorité écrasante au parlement de Catalogne, obtenant 62 députés sur 85. Mais une autre guerre, civile celle-là, se profilait déjà à l’horizon.

 

 

Et le catalan Joffre ?

 

Fin de la guerre, une loi d’amnistie en Espagne permet aux survivants de retourner en Catalogne. Leur sacrifice n’a pas été oublié, ils sont accueillis en héros. Le 12 octobre 1919 une délégation présidée par l’incontournable Dr Solé i Pla participe à l’hommage rendu au Maréchal Joffre à Perpignan. Il décide d’organiser pareille célébration à Barcelone, le 1er mai 1920, jour des Jeux floraux. Les catalanistes pensent qu’un concours de poésie devrait édulcorer quelque peu la teneur nationaliste de l’acte aux yeux de la toujours très sourcilleuse monarchie espagnole. C’est une erreur. Dés le matin, une délégation catalaniste venant offrir un drapeau catalan au maréchal est dispersée à coups de sabres par la police. La Guardia Civil pourchasse au même moment, une manifestation de nationalistes espagnols contraire à la venue du militaire rivesaltais. Lors de la visite du Général au Gouverneur Civil, une autre manifestation catalaniste descend les Rambles en chantant la Marseillaise. Le chant républicain est considéré comme une offense à la monarchie espagnole. Les participants sont à nouveau pourchassés par des policiers à cheval. Grande réception à la Generalitat, les délégations des Casals Catalans des deux Amériques offrent bouquets et cadeaux au Maréchal, un policier en civil croit entendre, ou peut être entend-il vraiment : «  Mort à l’Espagne ». Aussitôt la police envahit le Palais et matraque la foule. Un remplacement stratégique de policiers espagnols contre des Mossos d’Esquadre catalan met fin, in extremis, au massacre. Le lendemain, lors des Jeux Floraux, des cris de «Visca Catalunya » mettent à nouveau la police espagnole sur les dents, elle charge, sabre au clair, la foule qui se presse au pied du bâtiment. Séance tenante et sans ménagement, Joffre est jeté dans un train par les autorités nationales et renvoyé outre Pyrénées.

 

 

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