Ces abeilles qui ne meurent pas !

Depuis que l’homme a planté la première graine dans la terre pour en recueillir les fruits, il lutte contre les insectes. D’abord en les écrasant entre deux cailloux, aujourd’hui avec des poisons, si pernicieux, qu’ils arrivent à se glisser dans la plante et à l’empoisonner totalement. Il y a des milliers d’années, l’homme a commencé une guerre contre les insectes … et il est en passe de la gagner.

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où nos pare-brise et nos phares de voitures étaient si constellés d’insectes qu’il fallait les nettoyer constamment. Un temps ou chaque été, des nuages de papillons de nuit formaient un brouillard autour des éclairages publics, fauchés de temps en temps par le vol d’une chauve-souris. Un temps où les vendanges se faisaient au milieu de papillons multicolores et des maladroites « patanganes* ». Plus rien de tout cela aujourd’hui, les derniers et seuls papillons, sont de vulgaires piérides du chou qui survivent et résistent à tout, au grand dam des agriculteurs qui rêvent d’enfin pouvoir les exterminer. Il t a quelques années encore,  nos élus souriants de toutes leurs dents immaculées se faisaient photographier à côté d’hélicoptères de combat qui dispersaient, sur toute la côte, les cultures, mares et ruisseaux d’arrosage, des tonnes d’insecticides ou d’agents biologiques comme le Bti, Bacillus thuringiensis israelensis, afin de nous permettre de vivre un été sans moustique. La peur de la dengue et du chikungunya, à grand renfort d’articles dans les journaux, nous préparent à des épandages salvateurs encore plus forts, encore plus mortifères, encore plus indispensables et sur toujours de plus amples surfaces. Cela représente des fortunes en argent public, une vraie manne, hier c’était  contre le paludisme et demain, pourquoi pas contre, les ongles incarnés. Quand les abeilles se sont mises à mourir, le signal fut très fort …… encore quelques années et l’être humain pourrait enfin se proclamer vainqueur total  l’insecte honni et si laid.

Des apiculteurs sauvent leurs abeilles

« Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre », Einstein n’a jamais prononcé une telle phrase. Mais si les joueurs de foot sont utilisés pour vendre du savon, pourquoi ne pas se servir d’un mathématicien hors norme et d’un gros mensonge pour sauver les abeilles. Il n’a pas pu dire une énormité pareille, d’abord et avant tout, parce qu’avant de disparaître, les êtres humains auront bien d’autres recours pour survivre. Ils s’adapteront toujours, mais les prix de revient rendront la plupart des produits agricoles inaccessibles pour une grande partie de la population mondiale. Autre danger, la nature sauvage qui ne se monnaye pas, risque de perdre la plus grande partie de sa bio diversité. Ici, en Pays Catalans, des apiculteurs arrivent à vivre ou plutôt à survivre dans notre monde empoisonné. Lutter contre les grandes firmes phytosanitaires est un combat totalement inégal et pratiquement sans espoir. Certains y excellent, car noyés de dettes, ils espèrent encore des aides publiques. Ils réclament à corps et à cris un remboursement par ruches mortes de 650 euros. Avec cet argent, certains d’entre-eux iront racheter quelques essaims en Espagne. Ces derniers, bourrés d’antibiotiques, survivront un an et ce sera une course sans fin. Puis il y a ceux qui s’adaptent et obtiennent des résultats très encourageants. La solution n’est pas très différente de ce que nous pratiquons depuis soixante-dix ans, vivre en s’adaptant aux mieux, dans un monde  empoisonné.

Les dates de la mort

Deux dates sont à retenir dans l’histoire récente du massacre de nos abeilles. 1980 : l’arrivée du Varroa Varroa destructor venu de Sibérie avec des abeilles importées, parce que soi-disant, plus productives et plus inofensives. Le Varroa est un minuscule acarien qui se colle sur les larves et vivent ensuite sur l’abeille en se nourrissant de son sang. Elles affaiblissent nos infatigables travailleuses en leur inoculant toutes sortes de virus. La deuxième date est 2006 : en Amérique du Nord, des millions d’abeilles ont disparu. Les ruches sont pleines de miel, la reine est saine et survit avec un groupe réduit d’abeilles autour d’elle. Ce mal va s’étendre, pour gagner l’Europe, l’Asie, la Chine, l’Amérique du Sud et enfin tout le monde industrialisé. C’est le CCD ou Colonies Colapse Disorder soit le syndrome d’effondrement des colonies. Dans les Pyrénées-Orientales, la mortalité a surtout lieu au début de l’hiver, les abeilles sont prises de tremblement et meurent en masse devant les ruches. Certains apiculteurs perdent alors de 80% à 100% de leurs abeilles.

Sus aux pesticides

Les premières accusations sont bien sûr empiriques, ovnis et téléphones portables mise à part, les apiculteurs accusent des pesticides, le régent, le cruiser, le gaucho, puis enfin les neonicotinoïdes venus des Etats Unis. Pour l’instant, dans le monde, les productions agricoles ne diminuent pas, car les agriculteurs  n’ont pas attendu d’être ruinés pour réagir. Ils  paient souvent des apiculteurs qui viennent  installer leurs rucher au sein de leurs cultures. Il faut compter 35 euros par ruche pour un champ où les risques d’empoisonnement sont moindres, sinon c’est plus cher. 1/3 de notre alimentation est obtenu grâce à la pollinisation des abeilles. Il existe d’autres insectes pollinisateurs, mais les papillons, le vent ou une colonie de bourdons d’une trentaine d’individus ne représentent rien f ace à une seule ruche qui contient 30, 50 et même 80 000 individus. Une abeille durant les six semaines de sa courte vie produit 1/8 ème de cuillère à café de miel en parcourant 800 km. En Californie, des amandiers sans les abeilles produisent 10 kg à l’hectare, avec l’aide des abeilles, ce sont 700 kg/ha qui sont récoltés chaque année. Il faut pour polliniser, tous leurs champs d’amandiers, 36 milliards d’abeilles. Aucun autre insecte ne peut les remplacer.      .

Un véritable cocktail meurtrier

Les savants n’arrivent pas à se mettre d’accord, la mort serait due à un cocktail homicide, un virus plus un champignon auxquels viendraient se rajouter les pesticides qui exterminerait nos abeilles. D »autres accusent  les traitements acaricides contre le varroa qui fragiliseraient la ruche ? Et peut-être encore, serait-ce le varroa, lui-mêm,e qui affaiblirait toute la colonie jusqu’à la rendre hyper sensible à des pesticides qu’elle supportait jusque là. Dans l’est de la France, une race d’abeille détecte le varroa lorsqu’il a colonisé une nymphe alvéolée. Les adultes tuent cette nymphe et la jettent hors de la ruche. Une forte coopération génétique peut compenser la faiblesse de l’individu et c’est le comportement qui conduit à une immunité collective plutôt qu’individuelle.

Quand Henri sauve ses ruches

Henri, un des plus importants producteurs de miel du département est persuadé que la solution est là. grâce à une parfaite connaissance et observation de ses abeilles, il est arrivé aux mêmes conclusions que les savants dans leur laboratoire . Il ne travaille qu’avec la petite abeille « noire,  qu’il appelle « du pays ». Persuadé qu’il est, qu’elle est programmée, depuis des millions d’années, pour vivre avec la tramontane et au rythme de nos saisons. Elle éjecte, hors des ruches, les nymphes infestées par les larves du Varroa. « Nous ne sommes pas au Caucase, ici, les abeilles sont programmées depuis des milliers d’années pour vivre sur un territoire donné, le malheur est venu d’implanter des souches exotiques ». Autre précaution, il élève lui-même ses reines et les change régulièrement. Il faut qu’elles pondent environ 2000 œufs par jour, un rythme qu’elles n’atteignent que dans leur jeunesse.  Avant un an, il faut les remplacer. La ruche demeure ainsi à son maximum de potentialité. Si par malheur une mortalité partielle touche la colonie, le très grand nombre de naissances peut compenser les pertes. Le troisième élément est le plus pénible, c’est la transhumance, c’est-à-dire déplacer ses ruches constamment pour rechercher les espaces les plus fleuris afin que la ruche soit toujours très forte. Et pour finir, la fleur magique serait l’inule visqueuse, Inula viscosa Aït. C’est plante de 80 centimètres ornée d’une grappe de fleurs jaunes, très mellifères, elle avait pratiquement disparu à cause des désherbants utilisés dans les vignes. Elle est revenue en force, aujourd’hui, présente en plaine et autour de Perpignan. Elle colore d’un jaune d’or les vignes arrachées ou abandonnées. Elle fleurit en fin d’automne et dans les friches ne subit aucun traitement de pesticides. Il faut y installer ses ruches juste avant l’hiver, les abeilles engrangent une nourriture saine et abondante qui les maintiendra toute la saison froide. C’est la rançon de la gloire pour avoir enfin gagné notre guerre totale contre les insectes grâce à des armes de destruction massive et malgré quelques dégâts collatéraux.

Miel de Pays Catalan ?

Les véritables apiculteurs ne sont plus légion dans notre département. Une grande partie de ceux qui se présentent aujourd’hui comme tels, ne possède en vérité que quelques ruches et ils achètent le plus gros de leur revente à de véritables apiculteurs qui leur livrent le miel en fût de 200 litres. Le soi-disant apiculteur n’aura plus, comme tache, que de remplir ses pots en verre et d’y coller son étiquette. Un des plus connu et des plus prospères à longtemps était André Laffitte qui régnait sur tout le département, présent dans tous les supers et hypermarchés. Désigné comme un maître apiculteur exemplaire des années durant, André Laffitte a toujours acheté l’immense majorité de son miel chez un producteur du nom d’Alemany en Catalogne du Sud. Une année, notre apiculteur modèle gagna même le grand prix du miel à Paris, pour un miel de sapin, alors qu’il n’en a jamais produit. Tout comme ce miel de thym « produit en Pays Catalan », vu en hyper marché, alors que nous n’avons pas encore su trouver un seul apiculteur qui en récolte dans nos montagnes catalanes. Après avoir été décoré en grande pompe, le nom d’André Laffitte devrait baptiser très prochainement la maison de l’apiculture pour l’honorer de son abnégation et de ses sacrifices pour promouvoir une apiculture de qualité dans notre département. Lorsqu’il en a été question avec ses collègues apiculteurs, ils nous ont adressé des excuses gênées. Les aides publiques sont à ce prix.

 

  • L’Ephippigère des vignes, Ephippiger ephippiger.

 

  • Le Fenitrothion, mortel pour les moustiques adultes et le Téméphos, mortel pour leurs larves (famille des organophosphorés).

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